Pourquoi la majorité des Algériens de Paris sont-ils Kabyles ?
Posez la question autour de vous à Paris, Argenteuil, Aubervilliers, Sarcelles. Dans les familles, les cafés, les groupes WhatsApp. Neuf fois sur dix, vous tomberez sur quelqu’un dont les racines remontent à la Kabylie. Pourquoi autant de Kabyles à Paris ?
Pourquoi la diaspora kabyle s’est-elle concentrée en Île-de-France bien plus que les autres régions ? Ce n’est pas un hasard. C’est une histoire longue de 150 ans et elle commence bien avant l’indépendance.
1871 : tout commence par une défaite et une dépossession
Remontons à la source. En 1871, la Kabylie mène la dernière grande résistance armée contre la colonisation française. La répression est brutale. Les terres les plus fertiles sont confisquées. Les familles kabyles se retrouvent sans ressources dans une région de montagne déjà pauvre, aux terres morcelées, incapables de nourrir une population en forte croissance.
Face à la misère, un choix s’impose, partir. Et pour partir travailler, il faut aller là où il y a de l’industrie. C’est-à-dire en France. Dès les années 1906-1907, les premières grandes vagues de travailleurs kabyles traversent la Méditerranée. Ils s’installent d’abord dans les Bouches-du-Rhône, puis remontent vers Paris, Clermont-Ferrand, la Moselle.
Ce que peu de gens savent, en 1912, on estime à 10 000 le nombre de Kabyles travaillant déjà en France. Un siècle avant que la question ne soit posée sur Reddit, la migration était déjà bien enclenchée.
Le système de la « noria » : un village entier organisé pour envoyer ses hommes
Ce qui différencie la migration kabyle des autres, c’est son organisation collective. Dans les villages de Kabylie, c’est l’assemblée du village la djemaa qui décide collectivement d’envoyer les hommes valides travailler en France. Pas une décision individuelle : une stratégie familiale et communautaire.
Le principe ? Un homme part, envoie de l’argent, puis rentre. Un autre prend sa place. On appelle ça la « noria » comme la roue hydraulique qui tourne en permanence. Résultat? des réseaux migratoires extrêmement solides, des filières d’emploi qui se transmettent de père en fils, et une présence continue en France depuis plus d’un siècle.
Pendant les Trente Glorieuses, ces hommes travaillent dans le BTP, la métallurgie, les usines Renault de Billancourt où une cellule kabyle très active jouera un rôle dans le mouvement ouvrier français. Ils s’installent à Nanterre, Aubervilliers, Argenteuil, et font venir leurs familles.

Samir, 42 ans, Argenteuil, responsable maintenance
Ce qui me marque, c’est qu’il n’a jamais vu ça comme une chance. Pour lui, c’était normal. Comme si le village continuait ici, à Argenteuil.” “Mon père ne racontait pas beaucoup. C’était une génération qui gardait pour elle.
Mais il y avait des phrases qui revenaient. Il disait qu’en arrivant, il n’a pas vraiment cherché du travail… le travail l’attendait déjà. C’est un cousin du village qui l’a fait venir. Il travaillait en usine, il a parlé de lui au chef, et quelques semaines après, mon père était là.
Quand j’étais petit, je ne comprenais pas. Aujourd’hui, je réalise que tout passait par ces réseaux-là. Sans ça, il n’aurait jamais pu s’en sortir.
« Plus assimilable » : le mythe colonial qui a ouvert les portes
Dès le XIXe siècle, l’administration coloniale française développe ce que les historiens appellent le “mythe kabyle”. Les populations de Kabylie y sont décrites comme plus “travailleuses”, plus “rationnelles” et supposément plus “assimilables” que les autres Algériens.
Cette vision, profondément politique et largement contestée aujourd’hui, ne reposait pas sur des bases scientifiques solides. Elle a néanmoins influencé le regard porté sur les populations kabyles et, dans certains cas, facilité leur insertion dans certains circuits migratoires et professionnels.
Le sociologue Abdelmalek Sayad a largement étudié ces mécanismes. Il montre comment ces représentations ont façonné, parfois indirectement, les trajectoires migratoires, sans jamais constituer une règle officielle ou systématique.
Ce n’est ni une fierté, ni une exception : c’est une construction historique qu’il faut comprendre pour saisir les logiques de l’immigration algérienne en France.
Paris, capitale de la résistance culturelle kabyle
Paris n’est pas seulement une ville où les Kabyles ont trouvé du travail. C’est aussi la ville où ils ont résisté culturellement.
En 1966, l’Académie Berbère est fondée à Paris. En 1973, la langue et la civilisation berbères entrent à l’Université Paris VIII. C’est depuis Paris qu’ont été organisées les grandes mobilisations après le Printemps Berbère d’avril 1980 en Algérie. Et c’est ici que les artistes comme Lounès Matoub ont trouvé une scène et un public quand l’Algérie leur fermait ses portes.
Pour beaucoup de familles kabyles, Paris n’est pas seulement l’endroit où on travaille, c’est l’endroit où on a pu être soi-même.
La majorité des Algériens de Paris sont Kabyles? mythe ou réalité ?
Avant de conclure, il faut dire une chose importante : la surreprésentation des Kabyles à Paris est réelle, mais la perception est amplifiée.
Lina, 24 ans, Paris 19e, étudiante
“Quand on me demande d’où je viens, je dis ‘je suis française’… Mais si la personne insiste, je dis ‘kabyle’. Je dis rarement ‘algérienne’ en premier, je ne sais pas pourquoi. Peut-être parce que le lien, il passe par mes parents, par la langue, par la maison… pas par le pays directement.”
Selon les recherches du sociologue Mohand Khellil, les Kabyles ont longtemps représenté entre 40 et 60 % de l’immigration algérienne en France, soit une surreprésentation massive par rapport à leur poids démographique en Algérie (environ 15-20 % de la population). Mais aujourd’hui, toutes les régions d’Algérie sont représentées en France, les Oranais, les Constantinois, les habitants des Aurès, des Hauts-Plateaux…
Ce que vous percevez à Paris, c’est le résultat de 150 ans de réseaux migratoires kabyles concentrés dans certains quartiers et certains secteurs. Quand une famille est installée depuis trois générations à Aubervilliers, elle fait venir ses cousins. C’est humain, c’est universel et c’est kabyle.

Génération Paris : Kabyle, Algérien, Français dans quel ordre ?
Aujourd’hui, la question a changé de visage. Ce ne sont plus des hommes qui traversent la Méditerranée pour travailler. Ce sont des enfants et petits-enfants nés à Aubervilliers, Argenteuil, Sarcelles qui grandissent avec trois identités en même temps et doivent décider laquelle mettre en avant selon les contextes.
Sur Reddit, dans le fil Algeria qui regroupe des dizaines de milliers de membres, un débat revient régulièrement : « Je suis Kabyle ou Algérien en premier ? » Les réponses sont tranchées, parfois violentes. Certains refusent de choisir. D’autres ont tranché depuis longtemps.
Ce que cette histoire nous dit aujourd’hui
La présence massive des Kabyles à Paris n’est pas une coïncidence, ni un complot, ni une fierté à revendiquer ou à minimiser. C’est le résultat d’une histoire coloniale, économique et culturelle qui a commencé il y a 150 ans dans les montagnes de Kabylie.
Ces hommes qui ont traversé la Méditerranée avec rien, qui ont construit des immeubles, travaillé en usine, et envoyé de l’argent à leurs familles, ils ont posé les fondations d’une communauté qui est aujourd’hui française à part entière, sans avoir rien perdu de ses racines. Et ça, c’est une histoire algérienne. Toute entière.




