Immigration

Déchéance de nationalité : pourquoi les Franco-Algériens sont les plus visés en France en 2025

En 2025, la déchéance de nationalité française atteint un niveau inédit, 41 personnes déchues en un an, un record. Parmi elles, une majorité de binationaux originaires du Maghreb, notamment des Franco-Algériens. Ce recours accru à une mesure extrême soulève des inquiétudes sur son usage, sa légitimité et ses dérives potentielles.

Longtemps marginale, la déchéance de nationalité est devenue un instrument central de la politique sécuritaire française. Prévue par l’article 25 du Code civil, elle permet de retirer la nationalité française à un individu naturalisé reconnu coupable de crimes graves, notamment d’actes terroristes. Si cette mesure vise officiellement à protéger l’ordre public, son application ciblée interroge.

En 2024, la France a retiré la nationalité à 41 personnes, un record historique. Un chiffre qui cache une réalité préoccupante, la grande majorité de ces personnes sont issues de l’immigration maghrébine, avec une surreprésentation marquée des Franco-Algériens. Cette situation soulève des questions juridiques, politiques et éthiques majeures.

Un outil juridique strictement encadré… en théorie

La déchéance de nationalité est une procédure exceptionnelle. Elle ne peut s’appliquer qu’à des individus naturalisés, c’est-à-dire ayant acquis la nationalité française par décision administrative, et uniquement s’ils possèdent une autre nationalité, afin d’éviter toute situation d’apatridie. Elle vise principalement les actes de terrorisme, l’espionnage, ou les atteintes à la sûreté de l’État. La loi prévoit une procédure encadrée, avec un décret signé en Conseil des ministres, souvent sur proposition du ministre de l’Intérieur.

En pratique, depuis les attentats de 2015, cette mesure est de plus en plus utilisée. En 2024, 41 personnes ont été déchues de leur nationalité française, contre 11 l’année précédente. Ce chiffre témoigne d’un changement de doctrine, où la déchéance est désormais perçue comme un levier de réponse politique et symbolique, au-delà du seul domaine judiciaire.

Les binationaux maghrébins, premières cibles de la mesure

Selon une enquête du média Les Jours, la majorité des déchéances prononcées en 2024 visent des personnes d’origine maghrébine, et parmi elles, un nombre significatif de Franco-Algériens. Ce ciblage, bien qu’indirect, révèle une fragilité particulière du statut binational dans un contexte de crispation sécuritaire. Le cas de Karim Kinali, Franco-Marocain condamné pour avoir projeté un attentat, illustre cette logique, il a perdu sa nationalité française en 2023, malgré des attaches profondes avec la France.

Pour les Franco-Algériens, cette situation est d’autant plus sensible que la double nationalité est fréquente, notamment dans les familles issues de l’immigration de première ou deuxième génération. Beaucoup sont nés en France, y ont grandi, travaillé, fondé une famille. Pourtant, leur naturalisation ou la nationalité transmise par filiation les expose à cette procédure. Ce constat alimente l’idée d’une justice à deux vitesses, où certains citoyens sont plus facilement « révocables » que d’autres.

Si l’objectif affiché est la lutte contre le terrorisme, l’usage élargi de la déchéance de nationalité inquiète juristes et défenseurs des droits humains. En mars 2024, deux ministres français ont publiquement appelé à retirer la nationalité de l’eurodéputée Rima Hassan pour des propos polémiques sur le conflit israélo-palestinien. Aucun acte de violence, ni même de condamnation judiciaire n’était en cause. Cette tentative – finalement non aboutie – a suscité un large débat sur la politisation d’un outil juridique extrême.

De nombreux observateurs dénoncent une « frénésie silencieuse », selon les mots du journal Les Jours, où l’État multiplie les procédures sans débat public ni contrôle parlementaire. Si la menace terroriste existe, l’usage de la déchéance semble parfois s’éloigner de son cadre initial pour devenir un outil de signal politique, voire de communication sécuritaire.

La France, un cas parmi d’autres en Europe

La France n’est pas le seul pays européen à avoir recours à la déchéance de nationalité. Les Pays-Bas, par exemple, ont récemment déchu plusieurs binationales néerlando-marocains sur la base de soupçons émis par les services de renseignement. Dans certains cas, ces personnes ont été réintégrées après des recours, les groupes auxquels elles étaient affiliées n’étant pas officiellement classés comme terroristes au moment des faits.

La Cour européenne des droits de l’homme a validé, en 2020, la déchéance infligée à cinq Franco-Marocains, estimant que l’État restait dans son droit tant que les personnes ne devenaient pas apatrides. Pourtant, même en l’absence d’apatridie, le risque d’exclusion sociale, de précarisation ou d’expulsion vers un pays que l’on ne connaît pas ou plus est réel, en particulier pour des binationaux ayant grandi en France.

Vers une mesure d’exception devenue pratique courante ?

Avec 26 décrets signés par Bruno Retailleau depuis septembre 2024, contre 11 pour Gérald Darmanin l’année précédente, la tendance est nette, la déchéance devient un outil de gouvernement, utilisé autant pour sa portée juridique que pour son effet dissuasif et symbolique. Pourtant, aucune étude officielle ne démontre son efficacité réelle en matière de sécurité.

Pour les Franco-Algériens, cette évolution suscite une inquiétude croissante. Non seulement leur loyauté semble systématiquement remise en question, mais leur statut de citoyen est conditionné à un comportement jugé exemplaire, là où d’autres Français ne sont jamais menacés de perdre leur nationalité, quels que soient leurs actes.

Déchéance de nationalité en France : chiffres et évolution depuis 2015

AnnéeNombre de déchéancesOrigine des personnes concernéesContexte politique et sécuritaire
20155Binationaux maghrébinsAttentats de Charlie Hebdo, débat national sur l’article 25 du Code civil
201615Principalement Algériens et MarocainsClimat post-attentats, loi sur l’état d’urgence
2017–20192 à 3 par anCas isolésRetour à une application plus modérée sous la présidence Macron
20205Profils radicalisés (retours de Syrie)Reprise ciblée dans le cadre de la lutte antiterroriste
20216Binationaux du MaghrebAccent mis sur les menaces internes et les fichés S
20227Algériens, MarocainsPrécautions après la pandémie et tensions géopolitiques
202311Majoritairement Marocains et AlgériensGérald Darmanin relance une ligne sécuritaire plus dure
2024 (record)41Franco-Algériens, Franco-Marocains, Franco-TunisiensBruno Retailleau signe 26 décrets, durcissement inédit, usage politique assumé

Une montée en puissance spectaculaire depuis 2023

Depuis 2015, la déchéance de nationalité a connu une évolution en dents de scie, utilisée tantôt avec retenue, tantôt comme instrument fort de communication politique. Si les années post-attentats avaient entraîné une légère hausse des procédures, c’est véritablement à partir de 2023 que le recours à cette mesure s’accélère. L’année 2024 marque une rupture nette, avec un record absolu de 41 déchéances prononcées, dont une majorité de binationaux d’origine maghrébine. Cette tendance confirme une volonté politique claire d’exploiter la déchéance de nationalité comme outil de dissuasion, de tri et de démonstration de fermeté, avec une attention particulière portée aux Franco-Algériens et Franco-Marocains. Le passage de 11 cas en 2023 à 41 en 2024 illustre à lui seul l’intensification spectaculaire de cette pratique, dans un climat où les thématiques sécuritaires et identitaires dominent largement le débat public.

Déchéance de nationalité : un outil juridique devenu instrument politique ?

Le tableau de l’évolution des déchéances de nationalité au cours de la dernière décennie illustre une tendance qui dépasse le cadre strict du droit : la transformation d’un outil juridique d’exception en instrument de signal politique. Alors que la déchéance est censée rester une mesure rare et proportionnée, son usage massif depuis 2023, notamment à l’encontre de binationaux maghrébins, laisse transparaître une stratégie assumée de communication sécuritaire.

À mesure que les chiffres augmentent, la mesure ne cible plus uniquement des profils extrêmes liés au terrorisme. Elle est aujourd’hui mobilisée dans des contextes plus ambigus, voire idéologiques, comme l’illustrent les appels à retirer la nationalité à des personnalités politiques pour des prises de parole polémiques, sans condamnation judiciaire. Cette glissade soulève des questions sur les garanties démocratiques, l’égalité entre citoyens et la tentation d’instrumentaliser la nationalité comme une récompense révocable plutôt qu’un droit fondamental.

De plus, le fait que seuls les Franco-Algériens, Franco-Marocains ou autres binationaux soient exposés à cette sanction crée une fracture symbolique. Deux citoyens français ne sont pas égaux devant la loi si l’un peut perdre sa nationalité, l’autre non. Ce déséquilibre alimente un sentiment d’injustice, notamment chez les jeunes générations issues de l’immigration, et fragilise le lien d’appartenance à la nation. La déchéance, censée protéger, risque alors d’exclure.

En 2025, la déchéance de nationalité s’impose comme un marqueur fort de la politique sécuritaire française. Si elle peut répondre à des cas extrêmes, son application ciblée aux binationaux, notamment maghrébins et Franco-Algériens, soulève des interrogations majeures sur l’égalité devant la loi et les risques de dérives discriminatoires. Dans un contexte de crispation identitaire et de tensions politiques, il est plus que jamais essentiel de protéger les droits fondamentaux de tous les citoyens, quelle que soit leur origine. Car derrière chaque déchéance, ce sont aussi des histoires humaines, des familles et des parcours qui basculent.

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